Grèce- chapitre 4.2, l'appel du vide

"L'appel du vide" - Envie que l'on ressent, quand (par exemple) on se tient au bord d'une falaise, de sauter dans le vide. Il n'y a pas d'équivalent dans une autre langue.

Comme vous l'avez probablement déjà compris, je ne suis pas le plus prudent des hommes, "inscouscient" me décrit assez bien. Ainsi, ma faim de voir et de toucher un vieux bateau rouillé m'a fait prendre le chemin allant jusqu'au point de vue le plus proche de l'épave. Il n'y avait pas de barrières, et le chemin semblait progressivement disparaître dans la nature. Quelques mètres plus loin, un autre chemin commencait, ce dernier créé par les pas de l'homme plutôt que par ses outils. Il descendait en suivant une pente raide, disparaissant parfois mais toujours réémergeant un peu loin. Finalement, il disparaissait complètement. J'étais maintenant debout au milieu d'une forêt d'oliviers brûlés, leurs branches noires et leurs troncs se découpant nettement dans le paysage. Le sol lui-même était complètement dépourvu de vie, tout avait été brûlé par le feu. Il ne restait que la roche et la terre. Je me suis alors retrouvé au bord de la falaise surplombant l'épave, le vent, qui s'était calmé alors que j'étais abrité par les creux du terrain en pente, était maintenant de retour avec force. Je me suis assis pendant un moment, mes pieds pendant dans le vide.

C' est alors que cela m' a frappé, cette sensation pour laquelle la langue anglaise n'a toujours pas d' équivalent: l'appel du vide. Cette envie de sauter ou de se laisser aller que l'on peut ressentir quand, par exemple, on se retouve debout au bord d' une falaise. Après avoir pris quelques photos, une fois de plus j'ai repris ma descente vers le point le plus bas de la falaise. Je m'accrochais au peu qu'offrait ce terrain accidenté: des arbres, des rochers ou un arbuste occasionnel qui semblait avoir retrouvé son trône solitaire. Finalement, j' ai atteint l'endroit que j' avais prévu de rejoindre. À ma grande surprise, il y avait des morceaux d'acier dans les rochers tout au bord, et j'ai alors compris que c'était là que les gens attachaient leurs cordes pour descendre la falaise. Une fois de plus, l'appel du vide s' est fait sentir et a glissé le long de ma colonne vertébrale.

Je suis resté assis là pendant 30 minutes, peut-être plus puis j'ai finalement décidé de descendre. La falaise était escarpée, mais était principalement composée de grandes fractures et de petites plates-formes et trouver un endroit où mettre un pied ou accrocher une main n'était pas une tâche difficile. Parfois, mon pied ou ma main glissait et une poussée d'adrénaline inondait alors tout mon être, exacerbant tout mes sens. Toujours plus avant et plus bas, j ai continué à avancer, comme une araignée qui descendrait d' un arbre. J'avais maintenant atteint une pente plus douce, mais malgré cela j'étais au ralenti ayant de moins en moins d'endroits ou m' accrocher. Toujours plus avant et plus bas, j'ai continué à descendre.Toujours plus avant et plus bas, le vide m'a appelé.

Le temps s'est écoulé, les secondes se sont transformées en minutes alors que l'adrénaline continuait à pulser dans mes veines. Malgré cela, j'étais calme et maintenant devais planifier mon itinéraire trois mouvements à l'avance. Je me déplaçais lentement, prudemment, pleinement conscient qu'un faux pas signifierait une mort douloureuse. Le terrain ne cessait de se compliquer, plus je descendais, plus la roche était exposée à l'air marin salé, et plus elle devenait poreuse. Je me suis arrêté pendant un moment, ma main et mes jambes ayant trouvé une prise ferme, et j'ai admiré la vue. Être à mi-chemin sur une falaise donne une toute nouvelle perspective et malgré le risque de mort, j'ai trouvé en moi les ressources pour apprécier le moment. La vue était magnifique, des deux côtés la falaise s'élevait, se détachant sur le ciel, le vent et l'odeur de la mer remplissaient mes oreilles et mes poumons et le bleu de la mer emplissait mes yeux. Jamais auparavant je n'avais vu une mer si bleue. Les rochers sur lesquels reposaient mes pieds ont alors disparu. Ils ont degringolé vers la plage en contrebas. Mes mains étaient tout ce qui me m' empêchaient de les rejoindre. Le temps s'est arrêté. Une mouette est passée près de moi, pendant une éternité.

Pendant que je restais accroché là durant ce qui m'a semblé être une éternité, j'ai réussi à avoir une pensée structurée: de toutes les choses que j'ai entendues sur les expériences de mort imminente, je n' en ai ressenti aucune. Je n'avais pas peur, j'étais calme. Mon instinct de survie s' est alors réveillé et quelques instants plus tard, je m'étais redressé et j'étais maintenant assis sur une corniche. Et alors la peur m' a rattrapé, et la froide réalité de ce qui venait de se passer s'est glissée dans mon dos. J'ai du attendre je pense 10 minutes là avant d' oser regarder en bas de nouveau. Le vide appelait toujours.

J'ai passé l'heure suivante à ramper jusqu'à mon manteau, que j'avais laissé comme point de repère visuel pour savoir par où j' étais descendu. Une fois assis à côté, j'ai poussé un soupir de soulagement et ai regardé de nouveau le navire tout en bas, rouillant dans le sable. Et le vide appela encore.

J'ai passé les jours suivants à errer autour de l'île sur toutes les pistes que j'ai pu trouver avant de retourner finalement à Kyllini.

Nemo FaucherComment